Sidor som bilder
PDF
ePub
[blocks in formation]

ALESIA

SON VÉRITABLE EMPLACEMENT

Lorsque le directeur de la Revue des questions historiques me témoigna le désir de voir traiter par moi la question d’ALESIA, je ne pus me défendre d'une certaine appréhension, et je le lui avouai. Il y a troplongtemps que l'on s'occupedAlesia; à propos de cet oppidum, on a imprimé un grand nombre d'articles, de dissertations, de brochures, voire même de volumes; en un mot, on a, dans tous les formats, parlé avec tant d'insistance de cette localité antique, qu'il me semblait téméraire de venir, de nouveau, obliger les personnes qui aiment les sujets sérieux à s'arrêter encore quelques instants sur ce problème historique. Moi-même, il y a trois ans, ne me suis-je pas permis d'avancer qu'à force de parler d'Alise et d'Alaise, de traduire et de torturer les mêmes textes, de présenter et de reproduire les mêmes arguments, on avait atteint un résultat qui fait revivre involontairement certains souvenirs du collége. J'ajoutais que l'on était parvenu à envelopper un épisode important de notre histoire nationale de ce brouillard importum qui voile les beautés des vers de Virgile donnés en pensum'.

Depuis cette époque, cependant, il s'est encore révélé plusieurs Alesia.

Si je m'enhardis à satisfaire au væu formulé par le directeur de cette Revue, c'est que, si je ne m'abuse étrangement, nous sommes enfin arrivés au moment où la discussion peut et doit ètre close. Il n'y a plus de textes à découvrir ni à traduire; les archéologues ont fouillé le sol antique: ils l'ont forcé à restituer

* Revue archéoloyique, nouy. série, t. VIII, p. 380.

les témoignages palpables d'un autre temps qu'il recélait depuis plusieurs siècles; on s'est attaqué et défendu, en oubliant trop souvent la modération qui doit régner dans tout débat académique. Le combat a fini, non pas faute de combattants, mais, s'il m'est permis de le dire, faute de munitions. Chez les acteurs, je ne crois pas qu'il ait eu de modifications dans les convictions prises comme point de départ; chez les spectateurs de cette joute, il y a eu peut-être un peu plus de doutes; le public ne se préoccupe plus de ce qui est déjà devenu de l'histoire ancienne, et le champ est resté libre à la science.

Il est donc temps de récapituler ce que celle-ci a gagné à tout ce bruit; d'examiner rapidement chacun des systèmes proposés ; de conclure enfin en faveur de celui qui semble réunir la plus respectable somme de probabilités. — Je vais essayer de le faire impartialement.

Peu m'importe, en effet, personnellement, où fut jadis Ale. sia. Si quelque chose pouvait me passionner dans ce débat, ce ne serait certes pas la satisfaction d'amour-propre de déterminer le lieu où César réduisit Vercingétorix à se dévouer, volontairement, à l'inhumanité de son vainqueur pour racheter ses compatriotes; ce serait plutôt la solennité de ce dernier épisode d'une lutte dans laquelle s'écroulait une grande nationalité.

Dernièrement, dans ce recueil mėme, je confessais trèsfranchement ne formuler aucun veu en faveur d'un retour vers la forme sociale qui était la France avant la Révolution de la fin du siècle dernier' : or, je ne suis pas plus gaulois que féodal. Mais je me plais à rechercher, dans les transformations politiques de mon pays, la marche séculaire et providentielle des événements; à admirer ce qu'il s'y mêla presque toujours de grand et de généreux. Je me plais à lire les grandes pages burinées dans l'histoire par les Capétiens, les Carolingiens, les Francs du vo au viie siècle, et les Gaulois avant la romanisation. En ce qui concerne ces derniers, je constate que pendant l'annexion de la Gaule à l'empire romain, notre patrie ne fut grande que dans les moments de révolte nationale. La Gaule dut à l'invasion romaine une civilisation, c'est la formule usitée, — dont le résultat fut la décadence morale : la

· Revue des questions historiques, i. I, p. 122.

nouvelle métropole était atteinte d'un mal contagieux. Il y eut chez les Gallo-Romains le luxe de l'ancien monde; mais tout ce qui était généreux, tout ce qui constituait le caractère d'un peuple, s'effaça rapidement : le sentiment national, l'amour de la patrie, les vieilles croyances religieuses, la dignité personnelle. On vit les fils des chefs qui avaient combattu contre les légions se parer du nom même du vainqueur; la génération suivante briguait la dignité sénatoriale, et les statues des dieux de Rome, affublés de surnoms et parfois de coutumes gaulois, se multiplièrent dans un pays à qui ses antiques doctrines religieuses défendaient de prendre au sérieux cette armée bigarrée d'immortels.

Il fallut que la race franque vînt régénérer le sang gaulois de la Manche aux Alpes, du Rhin aux Pyrénées, pour que ce vaste pays pût reprendre en Occident le rang qu'il occupe depuis mille ans; c'est ce glorieux héritage que notre génération, plutôt ignorante du passé qu'ingrate et oublieuse, a mission de transmettre aux générations de l'avenir.

En tête de ces pages, dont l'ensemble forme notre livre d'or national, apparaît Vercingetorix. Au moment suprême, il ferme, l'oreille aux promesses séduisantes qui l'avaient d'abord tenté, et devient le chef d'une nation armée' pour défendre ses foyers contre l'étranger, contre les Romains guidés par César, à qui il faut, avec de l'or, la gloire militaire, c'est-à-dire le prestige indispensable à la réalisation des grands projets qu'il médite pour dominer dans sa propre patrie. Vercingétorix succombe, moins encore par le fait d'armées rompues aux opérations militaires, que par la division adroitement mise parmi ses compagnons d'armes. Il ne faut pas avoir feuilleté l'hisLoire pour reconnaître que la diplomatie fut toujours l'indispensable auxiliaire des légions romaines. Vercingetorix tombe noblement, se sacrifiant à la dernière heure, confiant dans la générosité de son vainqueur qui, on ne sait trop pourquoi, ternit sa gloire en le faisant froidement mourir après une longue captivité.

1 J'ai lu quelque part que la lutte des Gaulois contre les Romains, à ce moment, avait été une insurrection populaire. Quelque modification que subisse notre langue, je ne crois pas que l'on puisse qualifier ainsi la levée en masse d'une nation autonome pour défendre son indépendance. Les insurgés sont ceux qui se révoltent contre un maitre, et la Gaule n'était pas encore soumise.

Mais revenons au sujet que je dois trailer, à la question d'Alesia. La personnalité de Vercingétorix n'est ici, par le fait, qu’un détail sur lequel je n'ai pas à insister.

De la polémique scientifique dont je parlais plus haut, il ressort une vérité et une leçon. – La vérité, la voici :

C'est qu'il est très-difficile, même pour les érudits qui habitent le pays, de déterminer avec certitude l'emplacement de la plupart des localités antiques signalées par les historiens. Voyez Genabum, Urellodunum, cet oppidum dont le siége et la position topographique sont décrits minutieusement'; voyez Bibracte, dont la Revue des questions historiques s'est déjà occupée.

Quant à la leçon, chacun la connait; mais un petit nombre en profite. C'est que l'histoire et l'archéologie sont des sciences parfaitement inutiles, lorsque ceux qui s'y adonnent ne prennent pas, avec leur conscience, un strict et double engagement: en premier lieu, de revenir franchement sur une opinion adoptée d'abord de bonne foi; ensuite de reconnaître loyalement son erreur si, ce qui arrive trop souvent, on a confondu un moment l'apparence avec la réalité. J'ajouterai que, en pareille matière, l'amour-propre de clocher est un écueil à éviter quand il est assez violent pour influencer le jugement. Les efforts quej'ai vu faire quelquefois pour enrichir, per fas et nefas, une province d'un souvenir historique, me semblent être aussi puérils que la maladie morale de certains individus qui cherchent à se faire descendre d'hommes illustres parfaitement étrangers à leur sang.

Je diviserai mon étude en deux parties : dans la première, je donnerai in extenso et par ordre chronologique tous les textes dans lesquels il est question des Mandubii et d'Alesia leur

1 L'emplacement d'Uxellodunum, disputé entre Cahors, Puy-l'Evêque, Uzerche, Ussel, Capdenac, Luzech et Puy-d'Issolu, parait être, quant à présent, officiellement fixé dans cette dernière localité. Je dois avouer que, pour admettre cette assimilation, il faut faire abstraction complète du texte des Commentaires qui, au contraire, sont parfaitement applicables à Luzech. Le seul argument en faveur de Puy-d'Issolu est la présence d'une fontaine qui n'a pas été retrouvic à Luzech. Peut-être faudrait-il chercher encore si on ne trouverait pas dans les nombreuses collines de l'ancien pays de Cadurci un autre emplacement pour Oxellodunum; j'ai ouï dire que cette recherche est nécessitée et favorisée par la constitution topogrophique de cette région. En ce qui me concerne personnellement, j'avoue que Puy-d'Issolu ne me satisfait pas complétement.

« FöregåendeFortsätt »