Sidor som bilder
PDF
ePub

La foudre en s'enfonçant dans de sombres lointains
De ses derniers éclats effrayait les humains,
Et les feux dévorants dont s'embrase le monde,
Comme un volcan éteint dans une nuit profonde,
N'éclairaient en mourant de leurs pâles lueurs
Que des cités en cendre ou des mortels en pleurs.
Un homme était assis sur ces débris funèbres :

Il chantait, mais ses chants dans un mode incertain
Mêlaient l'insulte aux pleurs et la plainte au dédain.

A ce lugubre Harold, dont le sombre délire lui rappelle Jérémie gémissant sur Sion, ou mieux encore Néron entonnant au milieu de l'incendie de Rome un hymne triomphal, il oppose Lamartine, dont les chants s'élèvent à Dieu comme une humble prière :

On eût dit que du sein des célestes phalanges

Un de ces purs esprits que Dieu lui-même écoute

Achevait ici-bas, hôte mystérieux,

L'hymne saint de la foi commencé dans les cieux..

C'est lui que Farcy invoque comme son modèle et comme son guide:

Oh! parle-nous encore, apprends-nous, si tu peux,
Quel secret dans ton sein verse ce calme heureux 1!

1. Georges Farcy, Reliquiæ, Paris, 1831, Épître à Lamartine, pp. 41 et suiv. Le même parallèle est développé dans la Réponse d'un exilé en Sibérie à l'ode adressée par M. Alphonse de Lamartine à lord Byron, publiée par le Mercure du XIXe siècle, t. XXIII, 1828, p. 193, sous la signature d'Alex. d'Oppen, comte de Bronckovski :

Ils sont venus à moi, les sauvages accords
Du barde anglo-saxon, du chantre des remords,
Dont la voix nous répète en des accents funèbres
Les cris des réprouvés errants dans les ténèbres;
Ils sont venus à moi, les chants qui du Thabor
Vers la voûte du ciel ont pris un noble essor,
Dont le génie heureux a su briser la chaîne
Qui retenait l'élan des Muses de la Seine.
Poursuis, jeune héros en sons mélodieux
Célèbre les beautés de la terre et des cieux,
Et malgré les clameurs du doute et du blasphème,
Ose chanter de Dieu la clémence suprême ;
Retrace ses bienfaits aux aveugles mortels,
Conduis leurs pas errants au pied de ses autels,
Et de la foi divine, en dévoilant ses charmes,
Répands les doux rayons dans le vallon des larmes !

Mais les autres cherchent l'agitation et la tempête : ils portent leur douleur en écharpe, et tournent résolument le dos à l'espérance et au bonheur.

Cette attitude était matière à plaisanteries faciles. Chansonniers et satiriques, nouvellistes des petits journaux et critiques des grands, ne laissèrent pas échapper l'occasion. En 1824, le Diable boiteux adressait cette Petite requête à MM. les Romantiques :

Que de poètes en grand deuil
Maintenant ont la larme à l'œil !
Celui-ci pleure sa grand'mère,
Celui-là sa sœur ou son frère,
Jamais dans les plus noirs romans
On n'a vu tant d'enterrements.

Ah! par pitié, Messieurs les Romantiques,
Cessez d'entonner vos lugubres cantiques :

Riez donc, Messieurs les Romantiques 1.

Béquet, dans les Débats, reprenait l'année suivante le même reproche en termes presque semblables. « La plupart de nos jeunes auteurs, séduits par la renommée du chantre de Lara, l'ont choisi pour modèle, et pleurent d'après lui les malheurs de l'existence. La désolation est vraiment sur notre Parnasse: c'est à qui se créera des chagrins, inventera des afflictions. Celui-ci est orphelin, celui-là est proscrit, cet autre est parricide. Les plus modérés se contentent de tuer régulièrement tous les mois leur maîtresse, afin de répandre sur sa tombe des larmes et des vers, à peu près comme nos élégantes, lorsqu'elles sont surprises par le changement de la mode, tuent bien vite une cousine de province, afin de prendre la robe de deuil2. » « Vous avez bien l'air malade », remarque avec intérêt le Classique de Baour-Lormian, et son interlocuteur Romantique de lui répondre :

1. No du 17 mai 1824.

2. 20 juin 1821. Article signé R. (Étienne Béquet) sur le Dernier chant du Pèlerinage d'Harold.

Ah! c'est ce qui m'enchante.

Si j'avais le teint frais, je serais bafoué.

Schiller, Byron, portaient sur leur face amaigrie
Le cachet du sublime et de la rêverie 1.

Et le Classique de l'Hermite en Russie, guidant un jeune écrivain à ses premiers pas dans la carrière romantique, commence par lui conseiller de perdre la fraîcheur de son teint et de réduire son embonpoint:

Il faut se créer un visage

Où l'on puisse entrevoir un abîme, un orage,
Les tempêtes du cœur, les outrages du sort,
Les noirs pressentiments, le désespoir, la mort !

Byron aimait le doute, invoquez sa grande ombre ;
C'est notre chef de file, on le doit consulter 2.

La raillerie était de bonne guerre quand elle tombait sur des médiocrités comme Belmontet, vouées d'avance à tous les ridicules. L'auteur des Tristes, dans une pièce intitulée le Désespoir, faisait parler un enfant né à l'hospice, et qui n'a connu ni père ni mère. L'aventure, triste en soi, tourne au grotesque dans les vers ampoulés et le français barbare de Belmontet:

Que j'ai maudit la vie et le flanc maternel !
Eh! pourquoi suis-je issu du crime de ma mère ?
Que n'a-t-elle étouffé ma naissance éphémère ?
Ou, pour nourrir l'enfant que sa honte avait eu,
Que ne me gardait-elle, à défaut de vertu ?
Ah! jusqu'au dernier jour, maudite soit la femme
Dont le vice a conçu dans une orgie infâme,
Et qui, jetant son fruit loin d'elle abandonné,
N'a mérité jamais qu'il lui soit pardonné 3.

1. Baour-Lormian, le Classique et le Romantique, Paris, 1825, p. 10. 2. Le coup de pistolet chargé à poudre, dialogue entre un vieux classique et un jeune romantique, par l'Hermite en Russie, Paris, 1829.

3. Louis Belmontet, les Tristes, Paris, 1824, le Désespoir, pp. 37 et suiv. Tissot écrivait à propos de ce volume dans le Mercure du XIX" siècle : «< Quand les poésies de M. Belmontey (sic) parurent, j'étais encore tout

Mais la plaisanterie était sotte quand elle visait Hugo, Lamartine ou même Soumet; elle était injuste, par le reproche d'insincérité qu'elle impliquait, et cruelle à l'égard de beaucoup de ces poètes, dont le plus grand tort était d'avoir adopté avec la candeur de l'enthousiasme juvénile un idéal poétique qui les avait séduits par un certain air de noblesse et de grandeur. Les malheureux atteints de la <«< contagion » byronienne, du vomito negro romantique, comme on disait alors 2, étaient plus à plaindre qu'à moquer. Ils allaient chercher la poésie dans l'enfer, mais ils étaient parmi les «< artistes damnés », ceux dont l'œuvre mort-née, comme une plante mal venue, retombe et pourrit sur le sol, où elle forme l'humus sur lequel s'élèvent les cèdres et les

pénétré de la fâcheuse impression qu'avait produite sur moi le penchant de quelques jeunes écrivains à se jeter dans une fausse mélancolie, qui les exposait à devenir de froids imitateurs de lord Byron... Le titre seul du nouveau recueil me donna des préventions. et malheureusement la lecture ne fit d'abord que les confirmer. La monotonie, l'ambition des effets, et tous les défauts de nos Jérémies de vingt ans me parurent caractériser la manière de l'auteur. » (T. X, 1825, p 396.)

1.

D'après le moderne Phébus.
Notre gaieté n'est qu'un abus ;
Hugo. Soumet et Lamartine
Ont proscrit la muse badine,
Et, fidèles au même plan,

Meurent en vers quatre fois l'an.
Ah! par pitié, etc

(Le Diable boîteux du 17 mai 1824 : Petite requête à MM. les romantiques.)

2. «Fontenelle relisait chaque année le Discours de Bossuet sur l'histoire universelle, afin de se rafraîchir la mémoire des grandes époques historiques. Il est bon d'en faire autant des autres chefs-d'œuvre compris dans cette collection. C'est le meilleur moyen de se tenir en haleine sur les bons principes qu'ils renferment dans tous les genres, et surtout de se munir d'un antidote nécessaire contre la maladie des extravagances modernes, débordement contagieux de paradoxes imprimés, sorte de VOMITO NERO (Sic, qui semble caractériser la fièvre jaune des esprits et le typhus de la morale. » (Note au dernier mot d'une pièce intitulée «Stances sur nos auteurs classiques pour être mises en tête de la collection des meilleurs ouvrages de la langue française », par François de Neufchâteau, dans le Mercure du XIXe siècle, t. X, 1825, p. 152.)

chênes. Pour moi, c'est avec compassion et, pourquoi ne le dirais-je pas? avec sympathie, que j'entreprends de fouiller ce sous-sol ténébreux du romantisme, et d'exhumer quelquesunes des victimes de Byron.

Voici d'abord Jean Polonius, le comte Xavier Xavierevitch Labinski, disciple de Lamartine, mais qui n'a point hérité de la religiosité de son maître. Dans la Terre promise, il reprend après Byron, après Vigny, et sous le même symbole que ce dernier, le grand thème romantique de la solitude morale. « Hélas! dit-il à son Moïse, contemplant du haut du Nébo le pays dans lequel il n'entrera pas :

Hélas! ton sort fut d'âge en âge,

Le sort du héros et du sage,

De tous ceux qu'une haute et sublime raison

Élevait au-dessus du commun horizon,

De ceux qui, dans la nuit répandant leurs lumières.

Au joug de l'ignorance ont arraché leurs frères,

Et vers un but plus noble, un univers plus beau,
De leurs contemporains ont guidé le troupeau 1.

Son Empedocle, martyr de la science, qui lui a tout sacrifié et n'a trouvé en elle que le néant, exhale son désespoir en plaintes qui rappellent l'accent et le style de Manfred :

Malheur à qui chemine à l'écart du vulgaire !
Sur les sommets déserts où l'exhausse l'orgueil,
Son cœur respire, hélas! un air plus solitaire,
Plus froid que le cercueil !

Souvent, plongeant d'en haut sur la plaine enflammée,
Quand les feux du couchant embrasaient l'horizon,
Mon œil mélancolique a suivi la fumée

Des chaumes du vallon.

En les voyant vers moi monter comme un nuage,
Je me disais Hélas! en ces mille hameaux,

Pas un œil ne me voit, pas un cœur ne partage
Ou ma joie ou mes maux.

1. Empedocle, vision poétique, suivie d'autres poésies, par Jean Polonius, Paris, 1829, La Terre promise, pp. 183 et suiv.

« FöregåendeFortsätt »